« L'île étroite » - quelques commentaires

Jean-Jacques Girardot

Décembre 2003

Introduction

Avertissement : Ce texte constitue un commentaire sur la nouvelle, « L'île étroite », et ne fera sens que si le lecteur a déjà lu la nouvelle elle-même, disponible ici.

« L'île étroite » est un texte écrit pour figurer dans une anthologie consacrée à Peter Pan. Qu'est-ce que « Peter Pan », l'oeuvre de James Barrie ? Au delà du conte pour enfants, merveilleux, bourré d'aventures, mais aussi de cruauté, de morts, de chagrins, c'est une réflexion métaphorique sur l'enfance et le passage à l'âge adulte, une allégorie sur le choix (plus ou moins hypothétique) de grandir ou non, vieillir ou non...

Comment revisiter cette histoire, aborder la chose sans s'en tenir à la superficie ? Le parti pris a été de construire une nouvelle qui puisse se lire à différents niveaux. Bien sûr, pour que le texte marche, il faut, idéalement, que la narration se tienne, que la surface fasse du sens, même si certains éléments deviennent de plus en plus étranges, même si la réalité semble déraper vers la fin. Si tout fonctionne bien (et c'est au lecteur, en l'occurrence, de la décider !), le texte doit demeurer lisible, apporter une ambiance, donner l'envie de lire jusqu'au bout, mais laisser aussi l'impression que tout n'est pas expliqué, qu'il y a des choses à comprendre sous la surface.

Écriture

Bien que texte « de commande », écrit en 2003, « L'île étroite » a une origine bien plus ancienne ; sa thématique avait été imaginée en 1997, lors de l'écriture de textes tels que « Ombre brune », « Voies Impénétrables » et « Le Crabe », et fait référence à des personnages apparaissant dans ces textes. Les éléments essentiels du texte final se retrouvent d'ailleurs dans mes notes de l'époque : les tee-shirts PAN AM et Wendigo, l'île, divers épisodes à vélo, etc.

L'idée était bien sûr de montrer un personnage débarquant dans un endroit où coexistent île réelle et île imaginaire, celle de Peter Pan, personnes réelles et personnes de fiction.

Lors de l'été 2003, participant à un atelier d'écriture, j'ai trouvé dans certaines consignes des résonances avec les thématiques de cette nouvelle en devenir, et des échos de scènes que je souhaitais y voir figurer. C'est ainsi que sont nés l'épisode du pêcheur (« des ondes concentriques dans l'eau »), de la rencontre avec Héléna (« une femme inconnue téléphone un matin »), et celui la rencontre avec le petit garçon dans le supermarché. Ces trois premiers fragments, d'une page chacun, ont constitué les briques de base, des morceaux de fondation qui me permettaient de fixer les limites du texte.

Il n'y avait pas de femme dans l'idée initiale, et, au fur et à mesure que je développais les personnages d'Héléna et de Carvel, je me rendais compte que leur histoire serait moins évidente qu'il ne le semblait. Lorsque Carvel revient à la maison après son accident de vélo, et qu'il découvre Héléna en compagnie du livreur du supermarché, j'ai été presque aussi surpris que lui ; mais l'épisode me semblait tellement « vrai » qu'il ne pouvait en être autrement. Et peu à peu j'ai réalisé que le cheminement de Carvel était le suivant : de la certitude à l'incompréhension ; c'est une déconstruction de l'univers mental du personnage (comme celle qui peut se produire dans une psychanalyse), qui se caractérise aussi (fantastique « oblige ») par la déconstruction de son univers physique. La fin se veut optimiste : le personnage échappe à cet enfermement (dans l'île, dans un personnage, dans une destinée) auquel on le croit condamné. Le lecteur (qui lui « sait » qu'il s'agit d'une histoire liée à la thématique de Peter Pan) a naturellement beaucoup plus d'indications, de pistes, pour comprendre le déroulement de l'histoire, qui, sinon, peut sembler confuse ou imprécise ; mais naturellement, tout ce qui se déroule est très clair dans mon esprit...

Symbolique

Il y a tant de symboles dans l'histoire de Peter Pan qu'il me semblait impossible d'ignorer cette piste ; j'avais donc décidé que ce texte serait l'occasion pour moi de travailler sur les divers aspects de la symbolique, tant sur le plan des personnages, de leurs comportements, que sur celui des événements et des décors. C'est au travers de ce travail sur la symbolique que j'ai voulu compléter les « simples » faits décrits dans le texte : chaque épisode apporte une pierre à l'histoire, qu'il faut parer des éléments de la symbolique pour assimiler ce qui se passe.

De fait, au degré zéro, « L'île étroite » apparaît comme un texte fantastique qui se déroule sur une île espagnole, et que l'on pourrait caricaturer en « il se passe des choses incompréhensibles ; le héros s'échappe à la fin ».

Bien sûr, divers éléments permettent d'aller au-delà de cette vision restrictive des faits. Le texte a été écrit pour figurer dans une anthologie consacrée à Peter Pan, ce qui n'est pas un mince indice ; et surtout, il y a dans l'histoire nombre de détails significatifs. Le petit garçon porte un T-shirt « PAN AM », avec des ailes dessinées, qui est certes, le logo authentique d'une compagnie de transports aériens ; mais il arbore ainsi le nom du héros de James Barrie. Héléna, avec le T-shirt « Wendigo » [un monstre des bois de la mythologie canadienne, que l'on retrouve dans le récit éponyme d'Algernon Blackwood], affiche le nom transparent [tout comme le T-shirt !] de Wendy. Enfin, sur cette île, erre un vieil homme dont on apprend qu'il porte une sorte de crochet à la place de la main droite, et dont on devine qu'il se fait agresser par les enfants. Il n'en faut pas plus pour voir en lui un « Capitaine Crochet ».

Quant à l'histoire, elle nous montre un petit garçon tout-puissant, entraînant Carvel et Héléna dans son univers de fantasmes. Héléna s'intégrera, Carvel s'échappera. Voici donc une vision, au premier degré, de l'histoire, voici en quoi le texte est une « suite » des aventures de Peter Pan.

Pourtant, ne considérer que ce plan là du conte de James Barrie m'ennuyait un peu, car « Peter Pan » recèle toute une symbolique qui fait sa force, et l'oeuvre originale nous offre bien plus profond à lire. Au-delà donc de ce qui constitue l'anecdote de cette seconde interprétation de « L'île étroite », essayons de décoder et d'expliquer ce que ce texte a à nous offrir.

Dans « L'île étroite », le personnage de Carvel est un écrivain de littérature générale [il n'a pas de prénom, comme on dit « Proust », « Simenon », ou encore « Carver » (Raymond), « Curval » (Philippe), ces deux derniers patronymes, non sans de bonnes raisons, étant à l'origine du nom du héros]. Carvel est à la recherche de « l'inspiration », et, clairement, plus que ça : la jeunesse, l'immortalité ; l'immortalité de l'écrivain, bien sûr (le Goncourt, le Renaudot), la jeunesse que lui apporterait une liaison avec une femme beaucoup plus jeune que lui. Il n'est pas vraiment dupe de ses désirs, de ses pulsions, et on le voit qui s'interroge au fil des pages.

En même temps, il est sur une île quelque peu « magique » [c'est son ami PXD qui le suggère], qui va répondre, réagir à ses désirs, influer sur ceux-ci.

Le premier symbole magique de l'île est le vélo, un véhicule, un accélérateur métaphorique, qui va refléter la vie, le comportement de Carvel au jour le jour. Ce qui arrive au vélo finit par arriver à Carvel.

Au début, tout se passe bien, et, grâce au vélo, Carvel fait avec Héléna une longue promenade, parle, parade, joue à se montrer à son avantage. Mais la séduction ne fonctionne pas.

Lors de la rencontre avec le petit garçon au supermarché, Carvel s'inquiète pour son vélo, il croit que l'on va lui dérober ; et effectivement, le petit garçon a commencé son travail de sape. Lorsqu'Héléna ne veut pas l'accompagner pour une seconde promenade, les choses vont « basculer », au sens propre comme au sens figuré. La chute à vélo de Carvel est le pendant de sa chute vis-à-vis d'Héléna, qui, dans le même temps, a une aventure avec le livreur du supermarché. Carvel tombe de haut dans sa relation avec la jeune femme ; il découvre qu'il ne l'intéresse plus, sur le double plan physique et intellectuel.

L'île est aussi un lieu d'isolement. Cet isolement se traduit d'abord par l'incommunicabilité. Carvel ne parvient pas à communiquer avec Héléna, ni avec les habitants de l'île, où tout le monde parle Espagnol, une langue qu'il ne comprend pas, et où même les lexiques et la traductrice ne sont d'aucun secours.

Carvel ne parvient pas non plus à communiquer avec le petit garçon ; celui-ci, égoïste, pervers, en bref fidèle au modèle créé par James Barrie [il affirme « je suis Pan », I AM PAN et je sais voler : il « vole » les bonbons achetés par Carvel ; et le passage silencieux en vélo de la bande d'enfants donne l'impression d'un vol d'oiseaux], va s'emparer d'Héléna, en faire une Wendy, une mère de substitution [il est significatif de voir que c'est lorsqu'elle enfile le T-shirt « Wendigo », mais surtout après son rapport sexuel avec le livreur qu'elle peut devenir la « mère » du petit garçon].

Carvel, qui tente de s'imposer ou de « communiquer » avec les enfants [l'échange de bonbons autour du feu], est rejeté par le clan, et son vélo est jeté du haut de la falaise. Si l'on considère le vélo comme un objet métaphorique lié à l'enfance, un objet d'apprentissage que tout enfant utilise, puis, devenant adulte, abandonne, la destruction du vélo de Carvel est un déni de ses prétentions à la jeunesse.

Dès lors, Carvel, rejeté par la jeunesse, devient un vieil homme, un ennemi, plus intéressant, peut-être, que le vieux capitaine Crochet, ou du moins celui qui en joue le rôle. Le petit garçon s'en débarrasse [le vieil homme est bombardé de pommes, « pommé », une référence aux « pommeurs » du dessin animé Yellow Submarine »], et Carvel est sommé de devenir le nouveau « Capitaine Crochet » ; là débute son calvaire [« Calver », renversement de « Carvel »].

Mais Carvel résiste, ne veut pas se laisser enfermer dans son rôle de vieil homme poursuivi par le temps [le Capitaine Crochet est suivi par un crocodile qui fait « tic-tac » parce qu'il a avalé un réveil, un crocodile qui symbolise le temps ; le vélo dont hérite Carvel fait « tic-tac » lui aussi, car il représente son existence et le déroulement inexorable du temps].

Nouvelle embûche pour Carvel, la corde tendue devant son vélo ; cette fois il est victime, pris au piège, condamné à endosser un rôle qu'il ne comprend pas encore. Carvel est sauvé par Héléna, une Héléna transformée, rajeunie, qui assume le rôle de Wendy ; mais c'est parce qu'il l'appelle Héléna qu'il retrouve un certain pouvoir sur elle [dans les mythes, le nom a très souvent un pouvoir sur la chose, comme dans le conte des frères Grimm « Rumpelstilzchen », ou encore dans le thème du « Golem »], pouvoir qu'il a acquis lors de sa rencontre au café avec elle, au travers des trois lettres L.N.A.

Quant à l'île, elle représente l'horizon au sens propre du terme, puisque l'on est limité à ce que l'on voit de l'île et sur l'île, mais aussi au sens figuré, elle est le monde, l'environnement, l'avenir. Lorsque Carvel croit renouer avec la jeunesse [promenade en vélo avec Héléna, soirée avec les enfants], elle semble immense, l'on y trouve même des plages plus grandes que nature, reliées à d'autres îles, lointaines, virtuelles, tout un univers à découvrir. Quand Carvel devient « vieux », l'île se rétrécit au fur et à mesure que son horizon mental se referme. Un vieillard perd ses sujets d'intérêt ; lorsque Carvel, sur le port, regarde un bateau, un pêcheur [un « sujet » qui « l'intéresse »], cet objet disparaît sous ses yeux.

À la fin de l'histoire, Carvel s'échappe, échappe à l'enfermement dans l'île, à l'enfermement dans un personnage [le capitaine Crochet], à l'enfermement dans un vieillissement prématuré. Il échappe ainsi à la destinée [les trois vieilles, images des trois Parques] et s'élance dans les remous de la mer, les remous de la vie, dans une traversée vers le continent qui représente la lumière, l'existence à venir...

Bref... Comment interpréter le texte ? Une histoire mettant en scène Peter Pan ? Un combat symbolique, une allégorie sur le conflit des générations, sur la jeunesse toute puissante dans notre société ? Le lecteur décidera, construira son sens à partir des éléments et de la symbolique fournis...






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On 14 Jan 2004, 16:35.