Quelques notes sur le texte "Gris & Amer : Les Visiteurs de l'éclipse"

Jean-Jacques Girardot

Mars 2001

Alors que je terminais la rédaction de la nouvelle «Gris & Amer : Les Visiteurs de l'éclipse» (Retenue par André-François Ruaud pour l'anthologie «Escales 2002», ouvrage qui ne devait malheureusement pas voir le jour), je lisais en même temps le livre de Louis Timbal-Duclaux, «J'écris des Nouvelles et Contes», dont certaines parties m'ont suffisamment intrigué pour me donner envie d'analyser, à la lumière de cette lecture, le texte que j'achevais. Voici donc, assez brutes, quelques notes empreintes d'auto-satisfaction... Naturellement, cette auto-analyse ne présentera d'intérêt que pour les personnes ayant déjà lu le texte lui-même, que je place donc comme première partie du document.

1Le texte


Gris & Amer : Les Visiteurs de l'éclipse


Tout était arrivé à cause de l'éclipse. Ou peut-être du chien. Le hasard, la chance et la malchance confondus. Nous étions là, tout simplement.

Le rendez-vous était à quatre heures du matin, au coin du boulevard où j'habitais. Ponctuel comme toujours, Roger, au volant de son immense 4x4 Toyota, discutait âprement avec Paul-André. Je montai à l'arrière, m'attendant à une remarque sur mes deux ou trois minutes de retard.

« Qu'est-ce que tu en penses ? Écoute... »

Roger s'était tourné vers moi. Une musique râpeuse, monotone, lancinante sortait des baffles. Des paroles en anglais, mi chantées, mi chuchotées. Informe et sans mélodie. Mais rien qu'à voir la tête de Roger, je savais pouvoir répondre sans avoir besoin de réfléchir.

« Beatles.

- Ah, tu vois ! Il se retourna à nouveau. Tu connaissais ?

- Pas du tout. À vue de nez, ça doit se situer entre Revolver et Sergent Pepper's... »

Il exulta.

« Là, tu me déçois, Jipé, moi qui te croyais incollable. J'ai reçu ça hier. Commandé sur internet. Double CD, soixante-sept et soixante et onze minutes, les sessions de Sergent Pepper's, piratées bien sûr, avec une tonne d'inédits et de versions alternatives. »

« And just before it's over, it's really just begun... »

Le titre s'arrêta sur quelques notes aigrelettes de guitare, en une ultime modulation en majeur. L'intro de « Lucy in the Sky » suivit, reconnaissable entre toutes - sauf que celle-ci était jouée à la distorsion. J'écoutai pendant une bonne trentaine de secondes avant de me décider.

« Cool. »

Nouvel arrêt à la bretelle de l'autoroute de Vaulx-en-Velin, où nous attendait une forme mince drapée dans un imperméable verdâtre. Marie-Jo, avec son inévitable et gigantesque mallette de cuir élimé.

« Qu'est-ce que tu peux bien trimballer là-dedans? demandais-je d'un air dubitatif.

-Comme d'hab, je parie, coupa Paul-André. Marie-Jo ne serait pas notre Docteur Robert si elle ne se déplaçait pas avec des gouttes, des cachets, des piqûres et du mercurochrome pour tout le monde...

-Ah, cette fois, surprise ! Bon, pas vraiment, j'ai préparé des sandwichs. Vous serez peut-être bien contents de trouver ça tout à l'heure...

-Parce que, comme disait ta grand-mère, complétâmes-nous en choeur, les hommes, il faut que ça mange. »

Nous basculâmes la mallette derrière la banquette, où elle fut accueillie par un grognement.

« Mais c'est pas possible, t'as emmené le chien ?

-Ouais, il est malheureux quand il ne me voit pas de la journée. Et puis il adore la voiture.

-Et il aurait regretté toute sa vie d'avoir raté l'éclipse, je suppose. »

La pluie nous surprit à la hauteur de Bourg-en-Bresse.

« Fait chier », déclara Roger, sans ralentir l'allure pour autant.

« C'est ce qu'ils annonçaient. »

Depuis un moment, Paul-André avait l'oreille collée contre son transistor.

« Il se peut que ça s'arrange au nord de Dijon.

-Parce que tu y crois, toi, aux prévisions de la météo ? »

Il y eut quelques secondes d'un silence relatif, rythmé par les bruits des essuie-glaces et les sifflements de l'air dans la galerie fixée sur le toit. Paul, seul au piano, égrenait une version honky tonk assez surprenante de When I'm Sixty Four.

« Mes parents habitent à Dijon. »

Je regardai Marie-Jo avec surprise. Elle, si peu communicative sur ces mille choses de l'existence qui tissaient la trame de nos conversations habituelles, et encore plus secrète en ce qui concernait sa vie privée, semblait avoir lancé cette information avec ce mélange d'indifférence et de défi qui appelaient une question.

« Tu dis ça comme si tu étais en froid avec eux. »

J'ai d'abord cru qu'elle ne m'avait pas entendu.

« C'est pas si simple. Je les vois de temps en temps, assez souvent même. Mais j'ai besoin de me protéger. Comment dire... Je me sens si fragile que je ne peux pas me permettre de me reposer sur leur affection. »

Tandis que je méditais sur ces propos énigmatiques, Rita, la lovely meter girl, nous rejoignit dans notre périple à travers l'espace et le temps.

La voiture fit une embardée soudaine. Malgré la ceinture, le brusque changement de direction me projeta contre la vitre. Je n'eus à vrai dire pas le temps d'avoir peur. Le véhicule reprit presque aussitôt sa course folle.

« Une biche, tu as vu ?

-Ce n'était pas très gros. Plutôt un renard, ou un chien.

-Ou encore un lapin géant. Ça va derrière, pas trop secoués ?

-On survivra, grommelai-je. Je me demande si je ne vais pas descendre à la prochaine station-service et terminer en stop.

-Ce serait dommage. Tu risquerais d'arriver en retard pour le repas, et il paraît qu'il y a un fameux canard aux pêches...

-Qu'est-ce qu'il fait au juste, ton copain Jean-Claude ?

-Jean-Pascal. Il est baryton.

-Zut, encore un Jipé. Mais, au fait, baryton c'est un métier ou une maladie professionnelle ?

-Dans leur milieu, ils parlent d'infirmité, mais ils appliquent ça aux ténors... »

Le baryton nous reçut chaleureusement dans sa petite maison de la banlieue nord de Nancy. Penché au-dessus d'une carte routière étalée sur la table du salon, il nous expliqua ses projets tandis que nous prenions le café, engourdis par le long trajet et étonnés qu'il ne fut que huit heures du matin - Lyon nous semblait déjà si loin.

« En montant par là, à soixante-dix kilomètres environ, on arrive au nord-est de Metz, sur un vaste plateau, assez en hauteur. Vue dégagée, pas d'arbres, et c'est quasiment sur la ligne de centralité. Si le ciel le permet, c'est l'endroit idéal pour observer l'éclipse.

-Que le ciel nous écoute, soupirai-je.

-Les prévisions ne sont pas fameuses », coupa Paul-André, l'oreille toujours collée contre son transistor. « Ils annoncent du mauvais temps sur tout l'est.

-On peut jeter un coup d'oeil à la chaîne météo. »

Les trois hommes s'absorbèrent dans la contemplation d'une France noyée sous des nuages grisâtres... Je me tournai vers Marie-Jo.

« As-tu pris un appareil photo ou des jumelles ?

-Non, juste un stock de lunettes spéciales éclipse, récupérées à gauche ou à droite. En plus de mes sandwiches, bien sûr, dont tout le monde se gausse. Et toi ?

-Pas mieux. Mais Paul-André a tout son matériel.

-On y va ! »

Roger enfilait déjà sa veste.

« Hé, on a le temps !

-Non, on part à Reims. C'est le seul endroit au nord où il ne pleut pas. »

« Je sens qu'on va rater le début de la partielle... »

Paul-André, assis au milieu de la banquette arrière, trépignant d'impatience, était penché tel un jockey par-dessus l'épaule de Roger qui conduisait, impassible, à plus de cent cinquante à l'heure.

« À ce train-là, on risque même de rater toutes les éclipses qui suivront, fis-je remarquer.

-Vous noterez quand même qu'il ne pleut plus », dit Jean-Pascal, qui, assis à l'avant, la carte déployée sur les genoux, avait guidé les opérations depuis le départ de Nancy. « Il me semble même distinguer des éclaircies en face sur les collines. Attention, prochaine sortie à droite. On contourne Reims par le nord. »

Nous n'étions ni les premiers, ni les seuls. Çà et là, sur le bord de la petite route où nous nous étions engagés, étaient garées des voitures dont les propriétaires contemplaient avec incertitude le ciel grisâtre.

« Je le savais, la partielle débute, gémit Paul-André.

-De toute façon, le ciel est couvert. Essayons de tirer vers le nord-est, qui a l'air plus dégagé. Prends à droite, puis la petite à gauche, dans deux kilomètres... »

Pendant plus d'une demi-heure, la voiture suivit les petites départementales, à la poursuite d'un improbable optimum toujours fuyant.

La route déboucha soudain sur un plateau désert, traversant un immense champ de blé qui venait d'être moissonné. Au milieu des bottes de paille disposées avec une régularité toute mécanique, resplendissait, telle une terre promise, un large rectangle ensoleillé...

« H moins dix, et nous y sommes ! »

La vision était stupéfiante. Un ciel gris, tourmenté, déchiré par une seule ouverture au travers de laquelle se détachait, rien que pour nous, un soleil triomphant. Un soleil, pouvions-nous vérifier à travers les lunettes, déjà bien entamé par le cercle lunaire.

Paul-André avait déballé ses trépieds, vissé ses appareils, monté les téléobjectifs et le petit télescope, installé ses filtres.

« Ça va pas ! nous déclara-t-il enfin. Les nuages bougent. On va se retrouver dans l'ombre avant même le début de l'éclipse !

-En voiture !

-Quoi ?

-Par là », expliqua Jean-Pascal à un Roger ahuri. « On va prendre de l'avance sur les nuages.

-Mais c'est le champ...

-C'est un tout terrain, non ? Et le blé est déjà coupé, ça ne gênera personne... »

Moins de trois minutes plus tard, nous arrivions à l'autre extrémité de la tâche ensoleillée.

« Regarde, mais regarde donc, c'est extraordinaire !

-Pas le temps... Ah, je l'ai ! »

Agenouillé entre ses appareils, Paul-André manipulait ses déclencheurs comme un fou, zoomait, changeait ses filtres. La luminosité décrut soudain. Je ressentis un froid vif sur la peau, et le chien hurla un instant avant de s'aplatir aux pieds de son maître. Ce fut la nuit, en plein jour, une sensation si curieuse qu'il me sembla que tout pouvait arriver...

Les jumelles circulèrent de main en main.

« Admirez les grains de Baily, en haut et à droite, s'exclama Paul-André. Attention, plus que dix secondes, remettez les lunettes... »

La lumière revint. C'était fini. Des applaudissements spontanés naquirent.

« Pour Roger, pour le band, hip hip hip...

-N'oublions pas Jean-Pascal. Mais laissez-moi une minute... Tout est prévu. »

Roger revint avec une petite caisse de bois, d'où il sortit une bouteille au galbe caractéristique et six flûtes à champagne qu'il disposa religieusement sur le capot de la voiture.

« Il ne sera pas tout à fait assez frais, mais nous l'avons bien mérité, n'est-ce pas ?

-Je vois que tu as même prévu une coupe pour le chien.

-C'est vrai, fit Paul-André, où est-il celui-ci ?

-Martha, Martha ! »

Mais le chien avait disparu. On ne distinguait aux alentours que les petites masses jaune paille des meules qui se détachaient sur le sol un peu plus sombre.

« Il n'y a pas cinquante endroits d'où l'on peut voir ce qui se passe ! »

Je retirai mes chaussures, et, m'agrippant à la galerie, montai sur le capot de la voiture, puis sur la galerie elle-même. Assez peu rassuré malgré tout, je scrutai avec attention le champ qui semblait s'étendre à perte de vue, avec de petites variations de teintes qui devaient trahir les ondulations du terrain.

« Là-bas ! »

À une centaine de mètres, je venais d'apercevoir une forme blanche et marron qui ressemblait fort à l'animal disparu. Le temps que je redescende de mon toit et relace mes souliers, Marie-Jo était déjà de retour, saisissant sa mallette, la mine soucieuse.

Je la suivis jusqu'au petit groupe qui entourait le chien.

« Marie-Jo pense qu'il s'est fait piquer par une vipère.

-Mordre, rectifia-t-elle. Je lui fais juste un tonicardiaque pour soutenir le coeur, après on verra.

-C'est quoi ce truc ? »

Paul-André attirait notre attention sur un petit sac déchiré qui traînait par terre, renfermant une poudre grisâtre. L'emballage était curieux, ressemblant à un film en plastique alimentaire, collant aux doigts, gluant, le contenu était friable.

« Est-ce que le chien n'aurait pas bouffé ça, par hasard ? De l'engrais, ou un insecticide... »

Je vis Marie-Jo se lécher l'index, le tremper dans la poudre, et goûter celle-ci avec précaution du bout de la langue, avant de recracher. Elle semblait surprise. Elle déballa un sac Auchan, en retira cinq objets oblongs enveloppés de papier d'aluminium, les fameux sandwichs semblait-il, et recueillit le paquet mystérieux et son contenu. Nous la regardions tous d'un air interrogatif.

« Ça pourrait être de la drogue, nous dit-elle enfin.

-On va essayer de trouver un vétérinaire à Reims, proposa Jean-Pascal. C'est ce qu'il y a de plus près. »

Guidé par Jean-Pascal, Roger reprit la route. Une demi-heure plus tard, nous étions garés près du centre ville. Jean-Pascal et Paul-André se mirent en quête d'un vétérinaire, tandis que nous restions dans la voiture, Marie-Jo, Roger et moi. Le chien avait repris du poil de la bête, et semblait se demander la cause de toute cette agitation autour de lui.

« J'ai l'impression que nous nous sommes tous inquiétés un peu vite », dit Marie-Jo, alors que les deux hommes revenaient bredouilles. « En toute honnêteté, je ne sais pas ce qu'il a eu, mais on dirait bien qu'il a surmonté la crise.

-Dans ces conditions, et vu qu'il est déjà plus de trois heures de l'après-midi, on pourrait peut-être penser à manger, non ? » fit remarquer Paul-André.

Nous n'eûmes guère plus de chance avec les restaurants qu'avec les vétérinaires. L'un ne servait plus, l'autre était complet, le troisième nous annonça trois quarts d'heures d'attente, et ainsi de suite.

« Et si nous allions tout simplement à Nancy, manger le canard aux pêches de Jean-Pascal ? »

En désespoir de cause, la proposition de Roger fit l'unanimité.

Le retour me parut plus rapide. Il ne pleuvait plus, et la Toyota ne décolla pas de la limite de vitesse autorisée, l'autre coté de la limite, est-il besoin de le préciser.

« Le problème, nous avoua enfin Jean-Pascal alors que nous débarquions devant sa demeure, est que j'avais programmé ce matin le four pour que le canard soit cuit à notre retour, vers les 14 heures. Mais ma cuisinière déconne une fois sur deux, et je suis pas sûr que le four se soit arrêté de chauffer... »

Il avait vu juste. Dans un silence atterré, nous contemplâmes les restes calcinés qui reposaient au fond du plat.

« Sandwich, quelqu'un ? » proposa enfin Marie-Jo...

Il était plus de dix heures du soir lorsque nous partîmes de Nancy. Au restaurant, j'avais multiplié les apartés avec Marie-Jo. Elle m'avait parlé de son mariage, de son divorce. De ses expériences et de ses échecs. De son travail, « un grand vide qui remplit tout ». De la solitude. « La quarantaine, pour une femme seule, c'est être en quarantaine » disait-elle. Il y avait de l'amertume dans sa voix.

Je lui parlai à mon tour de la disparition de mes parents, en 1994, de cette perte immense qui me poursuivait.

« On rebondit, ou on casse », ai-je pensé. Ses déchirures étaient différentes des miennes, ses peines autres, et nos solitudes ressemblaient à des portes fermées.

Dans cette voiture hors du monde, dans cet univers clos, immobile, je regardais Marie-Jo. J'étais fasciné, dans la pénombre, par la tache claire que formait sa main, posée sur le siège entre nous. Les minutes passaient, lourdes de leur silence. La tension montait en moi, intense, prégnante, et ce fut une surprise et un soulagement de voir soudain ma main se poser sur la sienne. Une éternité d'incertitude s'écoula, puis sa main se retourna, sa paume s'ajusta contre la mienne, et ses doigts se refermèrent avec douceur.

Près de trois mois s'étaient écoulés depuis notre odyssée nancéenne. J'avais été absorbé à la rentrée par des problèmes de boulot, et n'avais guère eu de temps à consacrer au band. Je passais de temps à autre au bistrot de Roger, qui nous servait à la fois de lieu de rendez-vous et de poste restante.

Ce que l'on remarquait d'abord en pénétrant dans la petite salle enfumée était l'immense juke-box, clignotant et scintillant, qui occupait l'un des angles. Le première fois que je l'avais vu, c'était fin 1996, je m'en souvenais comme si c'était la veille. Je m'en étais approché, je l'avais examiné religieusement. Puis j'étais allé voir le patron qui s'afférait au comptoir.

« Il fonctionne votre juke-box ?

-Ouais.

-Il y a plus de quinze ans que je n'en avais pas vu. C'est des vinyles ? On dirait que vous avez tous les singles des Beatles.

-Ça vous intéresse ? »

Je n'étais pas peu fier de cette occasion inespérée d'étaler ma culture.

« C'est plutôt rare de nos jours de croiser le quasi-mythique quarante-cinq tours américain I'm down, avec Matchbox en face B, et surtout de le trouver dans un juke-box !

-Ouais. Qu'est-ce que je vous sers ?

-Café. »

Quand il était revenu, il s'était penché vers moi.

« Si ça vous intéresse, on se retrouve parfois entre copains le samedi soir, ici, vers les dix-neuf heures, pour discuter de tout et de rien, et parfois même des Beatles. Passez donc demain, si vous n'avez rien de mieux à faire. »

Bien sûr, « Beatles » était le mot-clef. Mon père avait été un fanatique de ces chanteurs, et à une époque, l'année précédente, j'avais consacré tous mes loisirs à les découvrir au travers des enregistrements et des archives qu'il avait accumulés, à un point tel que j'étais devenu incollable ou presque pour tout ce qui les concernait. Mon devoir de mémoire, en quelque sorte...

C'est ainsi que, plus ou moins officiellement, j'étais devenu à vingt-quatre ans le plus jeune membre du band. Que j'avais connu Roger, qui avait parachevé mon éducation, et que j'avais initié aux joies de l'internet. Roger, Paul-André, et quelques autres. Gérard, Claire, Georges, dit « le Papy », qui aurait dû venir à Nancy avec nous, et s'était décommandé au dernier moment, parce qu'il devait s'occuper de son petit-fils. Sans parler du chien bien sûr, le bon gros saint-bernard dénommé Martha pour d'évidentes raisons. Et Marie-Jo. Que je n'avais revue qu'à deux reprises depuis notre flirt ébauché à Nancy, et qui à chaque fois s'était arrangée pour s'éclipser sans que je puisse lui parler.

« Salut chef, quelles nouvelles aujourd'hui ? Tiens, ajoutai-je, ton chien est en vadrouille ? »

À côté du comptoir, l'immense corbeille dans laquelle le saint-bernard se prélassait d'habitude était vide.

« Ça va pas trop. Je crois qu'il nous fait une saloperie. Viens voir. »

Je le suivis et nous franchîmes la porte étiquetée « privé » qui donnait dans l'arrière salle. Le chien était là, couché sur une couverture, le chien ou plutôt ce qu'il était devenu. Il avait doublé de volume, des plaques de fourrure s'étaient détachées, laissant apparaître une peau tendue, brunâtre, et ses pattes semblaient s'être amincies et étirées. L'animal évoquait maintenant l'une de ces créatures fantastiques aux membres filiformes peintes par Salvador Dali.

« Bon Dieu ! Tu as appelé un vétérinaire ? Et ça fait combien de temps qu'il est ainsi ?

-Hier, avant-hier, je sais pas. Ça a été très rapide. Hier il avait du mal à marcher, comme si ses pattes se tordaient ou ne le soutenaient plus. Et puis ce matin, il s'est mis à gonfler et à perdre ses poils. J'ai appelé Marie-Jo qui m'a dit qu'elle passerait avant midi, et qu'elle pouvait l'emmener si nécessaire dans une clinique vétérinaire qu'elle connaissait, parce que moi je ne peux pas bien fermer le bar.

-Au fait, où est-ce qu'elle exerce ?

-Elle n'a pas de cabinet, elle travaille dans un laboratoire de recherche d'un groupe pharmaceutique. D'après ce que j'ai compris, ils sont aussi subventionnés par l'État. Il a bu un peu ce matin, mais il n'a pas bougé depuis », continua-t-il en changeant de sujet.

Une troublante sensation d'étrangeté m'envahissait. Ce chien malade, avec des symptômes que je n'avais jamais vus jusqu'à présent, et Marie-Jo, que j'avais toujours imaginée officiant dans un petit cabinet de banlieue, avec sa presque caricaturale mallette, et que je découvrais soudain sous un jour nouveau.

Je jetai un coup d'oeil à ma montre.

« Il faut que j'y aille. Je ne sais pas ce que je peux faire, mais si tu as besoin de moi, tu sais où m'appeler. »

La boîte d'assurance où je bossais était en plein contrôle fiscal. Bien entendu, tous les informaticiens étaient mis à contribution, ce qui signifiait des heures à tirer et vérifier des états, et à consolider tout ce qui pouvait encore l'être. Je n'eus guère le loisir de téléphoner à Roger avant le lendemain après-midi.

« Ils l'ont mis en quarantaine à clinique vétérinaire. État stationnaire. Il semblerait que ce soit le typhus, ou un truc de ce genre. Marie-Jo m'a dit qu'il n'y avait pas beaucoup d'espoir.

-Comment a-t-il pu attraper ça ?

-Difficile à dire. Quand il se balade avec moi, il bouffe tout ce qu'il trouve. Et pourtant, c'est pas que je le nourrisse mal, hein.

-Quel âge il a ?

-Onze ans. C'est pas très vieux pour un chien... »

Je terminai par quelques banalités. J'avais envie d'avoir des nouvelles de Marie-Jo, mais je sentais que ce n'était pas le moment de poser ce genre de questions à Roger.

J'arrivai un peu tard au bistrot le samedi suivant. Je saluai tout le monde, déçu de ne pas y voir celle qui occupait de si étrange manière mes pensées. Je demandai à Roger des nouvelles du chien.

« Mort. Marie-Jo m'a téléphoné hier. Ils l'ont piqué en fin de compte. Ils ont décidé d'incinérer le corps et toutes ses affaires pour éviter une contamination éventuelle. Ils sont passés tout à l'heure chercher la corbeille et les couvertures, et ont foutu du désinfectant partout. Putain, ça fait chier de pas l'avoir revu au moins une fois. »

Il détourna la tête, alla s'affairer au comptoir.

Comme souvent, il fut question de tout et de rien ce soir là, même si l'ambiance n'y était pas. Paul-André avait enfin apporté ses photos de l'éclipse, superbes. Nous discutâmes longuement d'une intrigante tâche solaire en forme de dragon.

« C'est un oiseau, probablement, ou alors un nuage, on ne voit rien sur les autres photos.

-Si, si, il me semble que l'on en voit d'autres sur celle-ci, à la lisière du ciel. C'est peut-être un avion ?

-It's a bird, it's a plane, it's... Superman ! » jeta Gérard, jamais en peine de références.

« Ou alors Lucie, dans le ciel...

-Oui, c'est ça, nouveau, avec des diamants ! »

La soirée avançait. Le juke-box, au mieux de sa forme, beuglait « You Know My Name, Pick-up the Number ». Les deux derniers clients, assis à une table de l'autre côté de la salle, semblaient nous trouver un peu bruyants.

Roger s'approcha d'eux.

« Je ferme, messieurs.

-Mais, il y a encore d'autres personnes, fit l'un des hommes.

-Ça, Môssieur, fit Roger après nous avoir jeté un coup d'oeil, c'est ma famille. »

Nous nous séparâmes tard dans la nuit. Alors que les derniers membres du band quittaient la salle, je revins sur mes pas demander à Roger comment joindre Marie-Jo.

Je le vis se figer, tel le robot d'Asimov recevant un ordre contraire aux trois lois.

« Je suis emmerdé, me dit-il enfin. Marie-Jo m'avait laissé ceci pour toi, en précisant de te le donner seulement s'il lui arrivait quelque chose... »

Il restait là, hésitant, sa lettre à la main. Il n'y avait pas plus brave type que lui, ni peut-être plus méfiant. Je me rapprochai, lui parlant sur un ton de confidence.

« Je crois, en fait, je sais, que Marie-Jo a des ennuis. Elle m'avait raconté deux ou trois trucs curieux, cet été, auxquels je n'avais pas prêté attention. Pour tout dire, ça ressemblait assez à des divagations paranoïaques, si tu vois ce que je veux dire. Et puis là, d'un seul coup, j'ai appris de manière très curieuse... Bon, je crois pas que je puisse te dire tout ce que je sais, mais si simplement le dixième de tout ça est vrai, elle est en danger. Je t'assure, il faut vraiment que je la retrouve... Fais moi confiance. »

Je me demandais si je n'en faisais pas trop, d'un seul coup. Le thème du complot était un peu gros, malgré tout, même si c'était un grand classique toujours renouvelé des séries télé.

« Merde, mais si j'ai confiance, c'est pas le problème ! Seulement... Je sais pas trop. Je crois surtout qu'elle ne voulait pas t'embringuer dans son histoire... Attends... »

Il a sorti un bout de papier froissé qu'il m'a tendu. Une demi note de restaurant, gribouillée. Au dos, un nom, Marie-Jo Gottsberg, une adresse et un numéro de téléphone.

Je suis reparti avec la lettre. Il me semblait que quelque chose de très lourd, définitif, pesait dans la poche de mon manteau. Je suis monté dans ma voiture, et j'ai attendu un long moment, aussi essoufflé que si j'avais couru un quatre cents mètres.

J'ai allumé le plafonnier et déchiré l'enveloppe.

« Jean-Pierre, je suis désolée. Je crois que tu es un garçon bien. Il aurait pu se passer des choses agréables entre nous, même si elles n'auraient pas eu beaucoup de sens. Mais la vie est une succession de renoncements. Il faut savoir gérer ses envies et ses deuils.

« Comme tu l'as compris, j'avais des raisons de t'éviter, mauvaises, c'est possible. J'en ai de bien meilleures maintenant.

« En tout cas, quoi qu'il arrive, ne cherche pas à me retrouver, ne cherche pas d'explication. Je suis dans une situation on ne peut plus compliquée, et je t'assure que tu ne peux m'aider en rien. »

C'était tout. Rien d'autre. Comme si les fantasmes que j'avais attribués à Marie-Jo se concrétisaient soudain. Je repensais alors au numéro de téléphone.

À la troisième sonnerie, il y eut un déclic, puis « Bonjour, vous êtes bien chez Marie-Joëlle Gottsberg, je suis absente mais vous pouvez me laisser un message après le bip sonore. »

« Marie-Jo, bonjour ou plutôt bonsoir. C'est Jean-Pierre. Je voulais juste prendre de tes nouvelles, mais j'essayerai de rappeler plus tard. »

Je regardai mon portable d'un air déçu. Peut-être allait-elle tenter de me joindre, et ne saurait pas où le faire ? Je rappelai à nouveau, laissant mon adresse et mes deux numéros de téléphone.

Pendant deux jours, je tentai régulièrement de joindre Marie-Jo, sans succès, puis me lassai. J'avais fini par me convaincre qu'elle était en déplacement, stage ou congrès, et que j'aurais certainement des nouvelles la semaine suivante.

Le vendredi soir, en rentrant chez moi, je pris conscience que quelque chose était arrivé. C'était subtil. Une odeur, peut-être. Rien ne semblait avoir bougé, mais je savais que quelqu'un était venu. Et soudain, je remarquai un fait qui fit s'évanouir tous mes doutes : il n'y avait plus de poussière sur les piles de disques, ni sur les livres empilés sur le devant de la bibliothèque.

Que pouvait-on bien chercher ? Je savais que c'était lié à Marie-Jo, et probablement à cette poudre trouvée à Reims. Une affaire de drogue ? Je tentai à nouveau d'appeler durant la soirée. Fait nouveau, il n'y avait plus de répondeur, mais cette sonnerie incessante, lancinante...

Le lendemain matin, je décidai de me rendre à son domicile, ce qui me prit plus d'une demi-heure dans cette immense banlieue nord que je connaissais mal. Pas de réponse, bien sûr, quand je sonnai à l'interphone.

La jeune femme qui nettoyait le hall de l'immeuble, et que je devinai être la concierge, consentit à m'ouvrir.

« Madame Gottsberg ? Non, je ne l'ai pas vue depuis un moment. En fait, je pense qu'elle a mis en vente son appartement.

-Ah bon ?

-Oui, il y a toute une équipe qui est venue en début de semaine déménager les meubles. Ils ont passé la journée à nettoyer l'appartement, c'est ce qu'ils m'ont dit. En tout cas, ils avaient les clefs. Elle a eu raison, ça fait tout de suite plus clair et plus propre, et c'est bien plus facile à revendre... »

Cette fois-ci, je ne pouvais guère me leurrer. J'avais l'impression de voir toutes les pistes m'échapper les unes après les autres, et Marie-Jo disparue me troublait plus que jamais.

Il me restait une dernière possibilité, et ce fut en fin de compte bien plus facile que je ne l'imaginais. Gottsberg n'était pas un nom très répandu à Dijon. Le premier numéro n'était pas le bon. Le second ne répondit pas. Au troisième appel, il y eut un long silence lorsque je demandai à parler à Marie-Jo.

« Notre fille n'est pas ici en ce moment », me répondit enfin une voix féminine, qui me parut lasse ou enrouée.

J'y allai à nouveau de mon petit couplet qui avait si bien marché auprès de Roger. Je fis allusion au band, à notre voyage à Nancy. Lorsque je proposai de passer les voir, je les sentis très hésitants.

« Si vous y tenez vraiment... Mais je crains bien que nous n'ayons rien à vous apprendre... »

Je déjeunai rapidement en arrivant à Dijon, et me retrouvai bientôt, incertain, devant la petite villa des parents de Marie-Jo. Qu'est-ce qui m'amenait ici, en réalité ? Le sens du devoir, la curiosité ? L'amour, ou en tout cas un sentiment assez voisin ? Une certaine opinion que je me faisais de moi, même si je devais bien m'avouer que je crevais de trouille à l'idée de ce que je risquais de découvrir, quoi que ce puisse être, d'ailleurs...

Les parents de Marie-Jo furent absolument charmants. Non, ils n'avaient pas vu leur fille depuis plus d'un mois. Elle les avait appelés la semaine précédente, mais tout semblait normal.

J'acceptai le café qu'ils me proposèrent.

« C'est bien le jeune homme de la photo, dit enfin la mère, en revenant avec une tasse fumante. Je crois qu'on peut lui faire confiance.

- Nous sommes inquiets pour elle, continua-t-elle à mon attention. Elle n'était pas bien la dernière fois qu'elle est passée nous voir.

-Savez-vous où elle se trouve, en ce moment ? »

Nouveaux regards échangés entre eux.

« Nous avons... Elle hésita encore une fois. Nous avons une petite maison de famille, où nous allions autrefois les étés. Marie-Jo est venue chercher les clefs, quand est-ce que c'était, mardi je crois. Elle nous avait dit de n'en parler à personne. Mais vous c'est différent, n'est-ce pas, vous êtes un de ses amis. »

J'acquiesçai de la tête.

« C'est à Cornicieux, dans les Vosges. En direction du ballon de Guebwiller.

-Mais c'est bien avant, voyons !

-J'indiquais la direction. Va plutôt chercher la photo. »

Je contemplai bientôt une minuscule bâtisse aux fondations en pierre et au premier étage en bois, avec trois fenêtres fermées par des volets percés d'un coeur, le tout semblant perdu dans les bois.

« Juste après le village, sur la départementale treize, il faut prendre un petit chemin de terre qui part sur la droite. Vous verrez, on ne peut pas le rater. »

Mais naturellement, on pouvait le rater. J'arrivai à Belfort à la nuit tombante. Après avoir erré un bon moment dans la ville, je trouvai enfin la fameuse départementale, traversai Cornicieux sans même m'en rendre compte, et ne pris conscience de mon erreur qu'à quelques kilomètres de Guebwiller.

J'arrivai enfin au bout de mon périple. La maison, entièrement close, semblait déserte. Je frappai à la porte à plusieurs reprises, tendant l'oreille. J'étais entouré des bruits de la nuit. D'invisibles insectes crissaient, des oiseaux lointains piaillaient, mais je suis certain ne n'avoir pas perçu le moindre mouvement à l'intérieur. J'entendis pourtant une voix de l'autre côté de la porte :

« Jean-Pierre ? »

Mais ce n'était pas vraiment une question. La voix, rauque et fatiguée, était incontestablement celle de Marie-Jo.

« Il vaudrait mieux que tu rentres chez toi.

-Je ne suis pas venu jusqu'ici pour me contenter de ce genre de réponse. »

Il y eut encore un silence.

« Je vais ouvrir le verrou. Mais attends une minute avant d'entrer. Et je préférerais que tu ailles d'abord garer ta voiture derrière la maison. »

Je m'exécutai. À mon retour, je poussai la porte, fis un pas ou deux dans l'obscurité.

« L'interrupteur est à droite. »

La voix venait de la pièce d'à côté.

« Je suis fatiguée, je ne suis pas en état de discuter. Installe toi sur le canapé. Je vais me reposer.

-Marie-Jo... Est-ce que tu peux au moins me dire ce qui se passe ?

-Je suis, comment dire, touchée que tu sois là. Mais je t'en prie, n'exige rien. Nous discuterons de tout ceci demain. »

Je m'installai donc de mon mieux sur le canapé. La pièce était humide, glaciale. Marie-Jo était pourtant là depuis plusieurs jours. Peut-être n'y avait-il pas moyen de chauffer la maison.

J'eus cette nuit-là de bien étranges cauchemars. Je poursuivais, dans d'étranges décors, une forme sombre que je savais être Marie-Jo. Je me réveillai à plusieurs reprises, soulagé et déçu à la fois, empli d'une intense frustration.

L'aube arriva, et je sombrai enfin dans un sommeil lourd, ne me réveillant à nouveau qu'en milieu de matinée. En explorant mon environnement, je me heurtai à une porte, fermée à clef, qui devait mener à l'étage, la secouai.

Il y eut à nouveau cette sensation de présence, cette voix blanche, sans timbre.

« Je suis désolée, je ne peux pas t'ouvrir. Je ne peux rien te dire. Ce serait tellement plus simple si tu acceptais de repartir chez toi...

-Tu te doutes bien que tu n'es pas près de te débarrasser de moi. Mais même si tu ne veux pas parler, je peux te dire ce que je crois avoir compris. Il y avait quelque chose de très étrange dans ce sachet ramassé à Reims, que tu as fait analyser, et qui a bigrement intéressé tes employeurs, n'est-ce pas ? De la drogue ? Je ne crois pas. Mais c'est dangereux, ça a tué le chien, et si j'en crois les précautions qu'ils prennent, ça doit être assez contagieux... »

En même temps que je parlais, je réalisais les implications de mes paroles, ce que je m'étais refusé de voir jusqu'à présent. Tout indiquait que Marie-Jo, elle aussi, avait été contaminée par cette même... chose.

« Qu'est devenu le chien ? ai-je ajouté, pour détourner mes pensées.

-Il est mort, ou ils l'ont piqué, je n'ai jamais su. Ils ont fait des analyses, ils ont examiné les tissus. Ils sont formels. Il y a eu des mutations chromosomiques, peut-être un virus, ou un prion, ou autre chose qu'on ne connaît pas. »

J'étais effondré.

« Tu es sûre que tu es... atteinte ? Enfin... J'ai l'impression que tu as un point de vue différent.

-Si je t'exposais ça, tu penserais que je nage en pleine science-fiction. En fait, je ne crois pas que ce soit contagieux. Pas autant qu'ils le pensent, en tout cas...

-Au point de faire le vide autour de toi... »

Je repensais à l'appartement déménagé.

« Jean-Pierre, je dois quitter cette maison. Il y a trop de risque que l'on me retrouve. J'aimerais te demander un service. Je ne crois pas trop à un risque de contagion, mais on ne sait jamais. Il faudrait que tu ailles à une station-service chercher de l'essence. Il y a deux jerricans de dix litres dans le garage, que mon père utilisait pour stocker l'essence de la tondeuse, à l'époque où il s'occupait encore d'entretenir la maison. Ça doit suffire pour faire un joli feu de joie. Ce serait mieux d'aller les remplir à deux endroits différents, les pompistes n'aiment pas trop fournir de grandes quantités de carburant. Puis tu retourneras à Lyon, tu iras chez des copains, où tu veux. Simplement tu t'arrangeras pour être vu ailleurs qu'ici.

-Mais où vas-tu aller ?

-Je suis désolée, pour ma propre sécurité, pour la tienne aussi, je ne peux pas en parler. Je te demande de me croire, de me faire confiance. »

Il n'y eut pas moyen d'en savoir plus, ou de la faire changer d'idée. Je suis donc allé faire mes emplettes d'artificier. Bien entendu, la station-service que Marie-Jo m'avait indiquée était fermée le dimanche. J'ai dû pousser jusqu'à Cernay, puis Huttlégier avant de ramener ce qu'il fallait.

Il était plus de deux heures lorsque je fus de retour à la petite villa. Ce que je vis ne me plut pas. Plusieurs voitures étaient garées sur la route, à l'entrée du petit chemin de terre. Des pompiers s'activaient autour de la maison en flammes. Je dus déplacer ma voiture pour laisser passer un camion-citerne. Je ne pouvais guère m'approcher, à cause du cordon de sécurité. La maison semblait avoir été soufflée de l'intérieur par une explosion. Il y avait des morceaux de bois qui se consumaient jusque sous mes pieds. Je tentai de me renseigner, mais n'obtins guère de précision. Je ne pouvais guère me permettre d'insister, surtout avec ce que transportais dans mon coffre.

Je traînai deux heures dans un café de Belfort, indécis, puis repris la route de Lyon. Il n'y avait guère que deux explications. M'envoyer remplir les jerricans pouvait n'avoir été qu'un prétexte pour m'éloigner de la maison, pendant que Marie-Jo mettait en exécution son plan de fuite, préparé à l'avance. C'était tout à fait plausible, et je ne considérais pas cette attitude comme une dissimulation envers moi, mais comme un nouvel essai pour me protéger. Ou encore, « ils » l'avaient retrouvée, et toutes les craintes étaient permises. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser que Marie-Jo savait ce qu'elle faisait. Elle avait un but, une conviction.

Je découvris le carnet au péage de Lyon. J'avais machinalement glissé la main dans le vide-poches de la voiture pour récupérer le ticket, et ma main se referma sur ce petit carnet noir. Un agenda de l'année 2000, vierge, hormis une dizaine de pages couvertes d'une écriture pratiquement illisible. Je ne mis pas longtemps à comprendre que Marie-Jo avait dû le placer là au cours de la matinée, juste avant le coup des jerricans. Ça pouvait confirmer qu'elle craignait qu'il lui arrive quelque chose. C'était une marque de confiance en tout cas.

Je m'arrêtai à la première aire de repos, allumai l'éclairage intérieur pour me plonger dans la lecture.

« Bien entendu, ils ont fait disparaître toutes mes notes. Ils me tiennent à l'écart de tout, comme si, passant de l'état de chercheur à celui de cobaye, je perdais toute qualification. Pire, toute humanité. »

Je tournai rapidement les pages, cherchant à accrocher un sens à tout ce que je lisais.

« Finalement, il s'agit bien d'un virus qui semble capable de reprogrammer n'importe quel ADN. Quant à pouvoir inverser ses effets... J'étais vraiment d'une naïveté époustouflante en pensant qu'au labo ils cherchaient un vaccin ou un remède. Ils ne songent qu'à déposer des brevets sur ce truc.

« Les rêves se multiplient. Je glisse sans bruit, entre les ombres, au milieu de torrents de lumière assourdissants. Des étoiles au goût amer scintillent dans ma bouche. Dans ces sortes de crises de synesthésie, tous mes sens semblent s'emmêler. Plongées au coeur du vide, navigation entre les étoiles. Le chant de l'hydrogène. Simples symboles ? Je suis persuadée qu'il y a là une forme de mémoire atavique.

« La cooptation (c'était souligné). C'est un bon mode de reproduction. Ça marche dans les religions et les sociétés secrètes, y compris dans le band.

« Ils reviennent nous voir. Les anguilles, et les saumons retournent à leur rivière d'origine, à la source de leur vie. Eux parcourent l'univers, lourds et lents, s'abreuvant aux galaxies, et reviennent nous faire don de leur sperme, ou ce qui en tient lieu.

« Il y a tant de références. Les fameux « grands anciens ». Produits de l'imagination ou contacts oubliés ? Les dragons crachent le feu. Poches gonflées d'hydrogène. Flammes, explosion. Rien de nouveau, tout est dans nos mémoires.

« Le problème du nénuphar. Il double de surface tous les jours. Au bout de cent jours, il occupe tout l'étang. Quand n'en recouvrait-il que la moitié ? Ce truc est un nénuphar. Je sens des nodules, microscopiques, sous la peau. Tout va de plus en plus vite. Ce n'est plus qu'une question de semaines, de jours peut-être.

« C'est douloureux, mais pas vraiment pire que mes chimios de 97. Il faut aller jusqu'au bout. Je veux savoir. »

Et enfin :

« Jean-Pierre est là. Lui dire ? »

Je reposai le carnet dans le vide-poches, incertain. Une forme d'angoisse me tenaillait. Marie-Jo avait-elle vu juste ? Ou ce qu'elle avait pu écrire ne traduisait-il que les fantasmes nés de la maladie, son angoisse de la mort ?

Je claquai la portière de la voiture, fit quelques pas sur le parking. Il faisait froid maintenant. Nous étions en plein mois de novembre, à quelques semaines de l'an deux mille. Une lune pleine, ronde, se détachait sur un ciel clair, empli d'étoiles, une lune sur laquelle on s'attendait presque à voir se profiler un garçon en vélo, avec un extraterrestre sur le porte bagage.

Quelque chose me fit sourire, malgré la douleur que je ressentais. Qu'est-ce que je m'attendais à voir ? Lucie dans le ciel, avec des diamants ?

Je frissonnais. Un sentiment trouble d'irréalité m'envahissait, comme au sortir d'une salle de cinéma, quand on ne sait plus ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Je regardais toujours les étoiles, et je la vis. Une forme sombre, qui glissait dans les airs. C'était gigantesque, effrayant et gracieux. Un planeur n'aurait pas évolué de la sorte. La créature se rapprocha. À quelques mètres au-dessus de moi, passaient en silence des griffes et des becs, des dents et des écailles.

Une autre forme se détacha, descendant avec lenteur. Je compris soudain de quoi il s'agissait. L'objet toucha le sol à une dizaine de mètres de moi, se dégonflant lentement. Je me précipitai pour recueillir le paquet gluant avec un mélange d'exaltation et de terreur.

Je levai encore une fois les yeux vers le ciel. Rien. Alors, la peur au ventre, je mordis la masse spongieuse. Le pain gris et amer, la porte de l'infini et de l'éternité...

2La genèse de l'histoire

L'idée principale, science-fictive, du texte m'est venue en 1997, lors d'un séjour en Écosse. La visite d'un élevage de saumons, leur mode de vie, de reproduction, le «retour aux sources» de ces poissons m'ont donné l'idée de ce mode de reproduction, qui s'est peu à peu concrétisé en ce concept de «reproduction par l'intermédiaire d'une forme virale», que j'ai baptisé dans ces notes de l'acronyme de «suc», «sperme universel de la créature». Dans la transposition vers la science-fiction, les créatures habitent l'espace, et reviennent périodiquement sur Terre pour déposer leurs oeufs, ces sacs qui contiennent un virus induisant une mutation, chez l'homme et les mammifères supérieurs, qui les transforme en créatures. Le thème lui-même pouvait être traité selon diverses approches, tirant vers le merveilleux ou l'onirique, comme c'est le cas ici, ou encore vers l'horrifique, à la «alien».

Depuis cette époque, j'ai cherché à plusieurs reprises comment concrétiser l'idée sous forme d'un texte. Il me manquait à peu près tout: les personnages, la situation, le pourquoi, le comment...

J'avais depuis très longtemps l'idée d'un groupe de personnes, informellement rassemblées, malgré leurs divergences, par un intérêt commun envers les Beatles (et j'avais même commencé à écrire en 1978 un texte avec un tel groupe de personnages, intitulé «Tous ces pas dans le gris», dans lequel on rencontrait un jeune mutant, qui vivait d'un étrange trafic, revendant dans des univers où les Beatles s'étaient séparés des disques provenant d'univers où ils continuaient leur existence en tant que groupe).

Quel rapport entre les Beatles et le concept du «suc»? Aucun. J'avais besoin pour mes personnages d'un background solide, original, et je me sentais, par ma propre «culture» des Beatles, parfaitement capable de donner le change sur ce terrain. Il me manquait encore un déclencheur, un point de départ, solide également. À mon retour de ma propre visite à l'éclipse en Août 1999, j'ai su que je tenais l'épisode initial. Là encore, aucun rapport a priori entre les Beatles et l'éclipse (certes, mes héros auraient pu chanter à la fin de celle-ci «Here comes the Sun King», mais ce n'était pas utile d'en faire des tonnes non plus), sauf que je me sentais capable de recycler cette expérience personnelle assez bien pour en faire quelques pages fortes et crédibles.

Ayant ces trois idées bric-à-brac en tête, il ne me restait plus qu'à laisser faire l'inconscient: soit le tout me semblait complètement imbécile au bout de quelques mois, soit encore le texte finissait par s'imposer à moi, jusqu'à ce que je le jette sur le papier, ce qui, au bout d'un an et demi, est allé très vite: trois jours pour écrire 45000 signes, une semaine de repos, un jour supplémentaire pour ajouter 5000 signes et en supprimer 10000, et encore quelques finitions au cours de la semaine suivante- juste à temps pour envoyer le texte pour «Escales 2002».

Le titre de travail du texte, «Les visiteurs de l'éclipse», jouait sur l'ambiguïté en désignant à la fois le groupe d'humains venus visiter l'éclipse, et ce qu'on devine avoir été un groupe de créatures, venues dans d'autres fins. Le titre définitif, suggéré par André-François Ruaud, est bien meilleur.

3Quelques aspects du texte

3.1Le traitement du thème

Si l'approche avait été «science-fictive», le concept de «suc» aurait été découvert ou exposé dès les premières pages, et le texte aurait eu pour but de pousser jusqu'au bout les conséquences de cette découverte. Il me semblait cependant plus intéressant de jouer du registre «fantastique», et d'approcher sur ce plan la découverte ou la compréhension du «suc». La règle du genre est alors simple: ancrer très fort le récit dans le réel et le familier, placer quelques rares épisodes «inquiétants» ou «fantastiques», suivis d'interrogations par le narrateur qui a du mal à croire, se pose des questions, etc. Sans trop pousser dans le scepticisme ou l'incompréhension qui feraient dire au lecteur «mais quel imbécile, ce héros, il n'a pas encore compris que...».

Ceci étant établi, et puisque en fin de compte il s'agit d'un récit à mystère, si l'on veut que ce mystère demeure assez longtemps, la «transformation» ne doit pas toucher directement le héros, mais un proche de celui-ci. De même, la personne «transformée» par le suc ne doit pas se tourner vers le héros pour solliciter son aide, mais au contraire repousser celle-ci pour des raisons claires et justifiables. Pour les mêmes raisons, le héros doit avoir envie de venir en aide à la personne, et ce conflit est l'un des moteurs du récit.

3.2La progression du récit

Au début du texte, je fais alterner les scènes «ordinaires», longues et avec un peu d'humour, avec quelques épisodes dont le but est de faire monter la tension: c'est par exemple l'embardée de la voiture, dont le conducteur veut éviter un animal mystérieux. Ce début est aussi l'occasion de présenter les personnages, de laisser le lecteur s'investir, etc.

À partir du milieu du texte, l'histoire est fortement amorcée, on ne peut plus se permettre de faire de l'humour, des digressions ou des étalages de «culture». Il faut montrer au lecteur que «ça devient sérieux». Par exemple, la dernière remarque «humoristique» («nouveau, avec des diamants», dans le style publicité de lessive) tombe volontairement à plat, et annonce que l'humour, c'est terminé, on change de registre.

Pour les épisodes «fantastiques», je préfère ne pas montrer les choses, mais simplement les suggérer; on ne fait qu'avoir une brève vision du chien, et la créature de la fin est simplement entre-aperçue. Jusqu'au bout, on peut d'ailleurs penser à un délire du narrateur.

3.3La toile de fond

Le «band» étant un groupe d'amateurs de Beatles, les références directes (les chansons) ou indirectes sont assez nombreuses. Marie-Jo est le «Docteur Robert»; le chien s'appelle «Martha» (dans la chanson «Martha, my dear», Paul parlait de sa chienne)... Et bien sûr Lucy...

Roger, qui fournit la logistique (lieu de réunion, voiture pour les déplacements), est l'âme du band. Réciproquement, chaque personne du groupe apporte à celui-ci sa personnalité, ses envies, ses besoins- ce qui fait que ces personnes partagent en réalité bien plus qu'elles ne le croient (Roger en est conscient: «ça, c'est ma famille» dit-il).

Le concept du band est intéressant, et j'aimerais éventuellement refaire vivre ces personnages dans d'autres aventures...

3.4Le bouclage du récit

Le récit (par opposition à l'histoire, qui débute bien avant et se poursuit après la fin du récit) doit avoir un début et une fin. Il est conseillé habituellement de débuter le récit le plus tard possible dans l'histoire, et de le boucler le plus vite possible, dès que les conflits sont résolus. Ici, on aurait presque pu faire débuter le récit après le retour de Nancy, et ne présenter qu'une petite partie de l'épisode de l'éclipse en flash-back, mais il me semble qu'il aurait manqué alors cet ancrage dans la réalité qu'apporte le début, cette présentation des personnages, qui sont vraiment nécessaires dans tout texte fantastique. Inversement, j'aime bien que le récit se termine dès que possible. Or, le lecteur a la sensation que le récit se termine lorsque celui-ci est «bouclé». Cette notion de boucle a un double sens:

Le retour à la situation initiale est une composante traditionnelle des contes. Dans la pratique, on peut se contenter de suggérer des ressemblances avec la situation initiale. Par exemple:

3.5Annoncer et préfigurer

J'aime bien glisser dans les textes des «références avant» qui annoncent, sur le plan symbolique, ce qui va se produire par la suite. Quelques exemples:

Notons encore que l'accroche elle-même du texte «Tout est arrivé à cause de l'éclipse. Ou peut-être du chien.» a pour but, non seulement de faire naître le suspens sans en dévoiler trop (le lecteur attend que l'éclipse et le chien interviennent- et naturellement, il n'est pas question de lui mentir), mais surtout de caractériser le texte: ce n'est pas une exploration, une étude de moeurs ou un récit d'action, mais bien un récit à mystère qui lui est promis.

3.6Intrigue et contre-intrigue

Ici, intrigue et contre-intrigue (en réalité, on peut à peine parler de contre-intrigue; mais le texte est si court qu'une contre-intrigue «forte» n'est pas à mon sens nécessaire) sont étroitement imbriquées: on passe de «qu'est-ce qu'il y a dans ce fameux sachet» à «qu'arrive-t-il à Marie-Jo», deux problèmes étroitement liés qui trouvent leur réponse à la fin. L'intrigue «amoureuse» est volontairement réduite au minimum, mais c'est elle qui assure la liaison entre la première partie et la seconde, et justifie au départ de la seconde partie le comportement du héros. Avec les rebondissements finaux, le tout se tient à peu près, sans être d'une très grande force malgré tout: le travail autour de l'intrigue est à mon sens honnête, sans plus.

3.7Le style

Ce n'est vraiment pas mon fort, et je n'ai pas grand chose à en dire. Je me méfie avant tout du ridicule et de la grandiloquence. Donc, pas d'effet outré, pas de vocabulaire recherché. J'essaye d'alterner phrases courtes et longues, si possible des phrases plus courtes lors des actions. Dans mes premiers jets, je mets toujours trop d'adverbes et d'adjectifs. J'essaye donc à la relecture de me débarrasser des adverbes en «ement», des mots en «con» et des adjectifs au profit des verbes et substantifs. Je reconnais que supprimer les adverbes et adjectifs entraîne presque toujours une amélioration de la phrase, mais j'ai quand-même du mal à le faire. Je me méfie aussi des répétitions. J'utilise un dictionnaire des synonymes qui me tire d'affaire dans un petit nombre de cas (mais c'est pas miraculeux).

Les dialogues ne sont pas non plus mon fort. Je sais qu'il en faut, beaucoup, qu'ils ne doivent pas simplement servir à lâcher de l'information mais aussi à montrer que les personnages existent. C'est naturellement une source d'information pour le personnage du narrateur (il n'apprend que par les dialogues, et en regardant ce qui se passe autour de lui), mais c'est surtout pour les autres personnages leur moyen d'exprimer leur existence, indépendance, autonomie, etc. Si possible, j'essaye de leur faire dire des choses inattendues, qui surprennent (le héros comme le lecteur). On peut gagner du temps et rompre la monotonie des dialogues en groupant des répliques attendues avec des répliques inattendues, ou en passant du dialogue direct au dialogue indirect et réciproquement.

3.8La cohérence interne

De manière générale, ce qui me semble le plus réussi (soit dit en toute modestie) dans ce texte-ci et dans la plupart de mes autres textes est la cohérence des évènements: tout tombe pile-poil, tel détail insignifiant ici prend plus tard son importance, etc. Lors de l'écriture, je prête naturellement une grande attention à toutes ces sortes de choses, mais il me semble que ce travail est en partie inconscient: j'y vois un aspect de mon travail de programmeur, au cours duquel je m'étonne souvent de trouver, dans mes propres programmes, ce dont je vais avoir besoin plus tard, alors même que je ne me souvenais pas de l'y avoir placé; en quelque sorte, une forme d'anticipation de mes besoins futurs, qui, l'expérience aidant, me fait presque toujours procéder à de bons choix a priori alors qu'aucun critère objectif ne semble disponible.

3.9Quelques autres détails

Isaac Asimov, dans ses conseils aux écrivains, disait «aimez vos lecteurs, aimez votre histoire». Il est important d'aimer son histoire et ses personnages (ou, pour certains, de les détester), et de leur prêter toute la vie possible. Même si les personnages doivent se singulariser les uns des autres par des traits de caractères bien visibles (Roger est «bourru macho gentil», Paul-André «angoissé», Marie-Jo «fine mouche», etc), ils ne sont pas «tout en carton». Leur donner un passé aide beaucoup à les faire vivre de manière cohérente, et expliquer leurs réactions. Pour Marie-Jo, ce voyage exceptionnel à Reims est une occasion de sortir de sa réserve habituelle: elle montre ses angoisses, ses renoncements, et l'on comprend mieux qu'elle accepte ultérieurement sa transformation. Jean-Pierre, qui a perdu ses parents dans un accident de voiture quelques années plus tôt, est visiblement mal à l'aise quand Roger conduit trop vite, ce qui se traduit à deux reprises par des pointes d'humour concernant la conduite de Roger. Jean-Pierre vit seul également, et l'on comprend qu'il s'investisse à ce point dans la recherche de la vérité autour de Marie-Jo.

4L'analyse structurale de Propp

Venons en maintenant à ce qui m'a donné l'idée de réaliser cette analyse de texte. En 1928, Vladimir Propp a publié une analyse de contes russes (Vladimir Propp, Morphologie du Conte, coll. Points Seuil), dans laquelle il montrait qu'ils étaient tous bâtis selon la même structure. Je reprends ou je résume ici des extraits du livre de Louis Timbal-Duclaux, «J'écris des Nouvelles et Contes», où il décrit les travaux de Propp.

Selon Propp, il y a dans ces contes russes sept fonctions principales, incarnées par des personnages, ou «actants»:

Les contes eux-mêmes respectent une structure très codifiée, correspondant à un enchaînement de situations en deux grandes parties:

  1. les épreuves de qualification

    1. dans un ordre social calme, intervient une situation de méfait ou de manque;
    2. le mandateur envoie le héros à l'aventure; il y a fréquemment un changement de lieu;
    3. sur la route, le héros rencontre une personne en difficulté, et lui porte secours; pour le remercier, elle lui remet l'objet magique;
    4. le héros rencontre par hasard le méchant. À l'issue d'un bref affrontement sans vainqueur ni vaincu, le méchant disparaît. Le héros est ainsi qualifié pour la suite.

  2. les épreuves finales

    1. changement complet de lieu et de temps; on semble avoir oublié tout le début...
    2. première épreuve: le héros est confronté à une force de la nature;
    3. deuxième épreuve: le héros est confronté aux auxiliaires du méchant;
    4. troisième épreuve: le héros découvre l'antre du méchant; il parvient à y pénétrer, mais court un grand danger; grâce à l'auxiliaire et à l'objet magique, il va mener et remporter un terrible combat contre le méchant;
    5. le héros reçoit du «roi» la main de sa fille, ou bien une récompense, ou repart à l'aventure...

Un autre apport de Propp a été de montrer à la fois l'universalité de cette analyse, et la très grande variété que peuvent engendrer ces canevas très codifiés, en particulier lorsque l'on passe des contes aux romans d'actions.

Ainsi, le héros peut être initialement la victime (il se «mandate» lui-même), ou agir comme justicier. Les motivations des personnages peuvent être très variables (le mandataire peut être favorable au héros, ou désirer sa perte), etc. Les actants peuvent être des personnes individuelles, des groupes, parfois même simplement des symboles (le méchant peut être le destin, une catastrophe naturelle, etc). Un même personnage peut représenter plusieurs actants (par exemple, dans Docteur Jekyll et Mister Hyde, le héros est en même temps le méchant).

5Une analyse de «gris et amer» selon le schéma de Propp

Intrigué par cette description du schéma de Propp, je me suis demandé si un récit pouvait, aujourd'hui «encore», être lu à la lumière de l'analyse de Propp- et si oui, quelle était la signification et les implications d'une telle lecture. Voici donc ma «lecture» de la chose.

5.1Les actants

Peut-on retrouver clairement, de manière incontestable, les «actants» mis en lumière par Propp?

5.1.1Le héros

De manière traditionnelle, le narrateur d'une histoire, ou en tout cas le personnage que l'on suit du début à la fin du texte (le «point de vue» unique) est soit le héros, soit encore un personnage proche du héros (par exemple, le Docteur Watson chez Conan Doyle). L'intérêt de cette dernière approche est de permettre à l'auteur de garder secret ce que sait le héros, ce qu'il va faire, sans pour autant mentir au lecteur, puisque le narrateur, lui, ne sait pas ce que sait le héros. En ce qui me concerne, j'aime bien être dans le tête du héros... Je pars donc de l'hypothèse que Jean-Pierre est bien le héros de l'histoire, à moi de justifier qu'il en a les caractéristiques.

5.1.2L'adversaire

Pendant un moment, j'ai cru que le méchant était tout simplement le «ils» auquel il est fait référence au long du texte, les «méchants capitalistes» du laboratoire, qui veulent garder pour eux la trouvaille et écarter (sans violence, en l'occurrence) les témoins. Mais voilà, l'analyse ne me plaisait pas trop, et l'on ne trouvait pas vraiment trace du méchant pendant la première moitié de l'histoire - qui est censée mettre en présence le héros et le méchant, même si l'un ignore parfois l'identité de l'autre. Or, que nous dit-on du méchant? Il est présent au début de l'histoire, il est parfois mystérieux, incompréhensible, il remporte une victoire au début, mais un premier affrontement avec le héros se termine par un combat «nul», et le méchant disparaît jusqu'à ce que le héros aille le débusquer dans sa tanière.

Il se trouve que nous avons un personnage qui nous fait tout ceci à la perfection: Marie-Jo. Elle est mystérieuse, parle peu d'elle-même, le héros se fait des idées fausses à son sujet (il l'imagine médecin de quartier), et elle a l'air d'une femme frêle face aux quatre gaillards qui l'accompagnent. Pourtant, alors que ceux-ci vont dévoiler successivement leurs faiblesses, elle-même va se montrer de plus en plus forte et efficace. Dès qu'un imprévu arrive (chien malade, rôti brûlé) tous s'affolent, alors qu'elle-même garde son calme et apporte des solutions satisfaisantes.

Bien, mais en quoi est-elle réellement l'adversaire? Le but du héros est la «connaissance», qui se concrétise ici par la compréhension de ce qu'est véritablement le paquet de «suc». Mais Marie-Jo, l'adversaire, remporte la première victoire en s'en emparant à la barbe de tous; le héros va cependant affronter l'adversaire, au retour sur Lyon: le flirt ébauché dans la voiture est en réalité le combat dans lequel chacun va reconnaître en l'autre son égal. À la suite de quoi, conformément à la norme des contes, l'adversaire va disparaître, et le héros devra aller le débusquer dans son refuge.

Dans la seconde partie, qui débute après le flash-back dans lequel Jean-Pierre raconte son entrée dans le band, Marie-Jo va, conformément au comportement de tout bon adversaire, tout mettre en oeuvre pour empêcher le héros d'arriver au terme de sa quête. Elle disparaît, privant le héros de toute discussion, laisse un message explicite demandant au héros de renoncer à son enquête, ne répond pas au téléphone, déménage; ses auxiliaires (ceux du laboratoire) font disparaître les traces; quand elle est rejointe, elle temporise, trompe une nouvelle fois le héros en disparaissant...

Tout est-il fini? Non, car en réalité Marie-Jo, l'adversaire, est aussi la princesse prisonnière d'un charme magique: elle doit tenir celui qu'elle aime à l'écart, jusqu'à ce qu'elle-même soit délivrée de sa malédiction. On devine que, conformément à la tradition du roman noir, Jean-Pierre n'a rien à craindre de ceux du laboratoire tant qu'il ignore la vérité, et Marie-Jo ne peut pas parler, afin de ne pas lui faire courir de risque. Elle n'est délivrée de sa malédiction qu'à l'issue de sa métamorphose, lorsqu'elle a acquis la certitude qu'elle n'est pas un danger, mais au contraire un espoir pour le héros. Elle se donne à lui, littéralement, en lui offrant son «suc», afin qu'il puisse à son tour la rejoindre dans le royaume enchanté.

5.1.3Le faux-héros

Roger constitue un bon candidat pour ce rôle. Au début, comparé à Jean-Pierre, il en impose: il a un gros 4x4, un gros chien, (un gros juke-box), il conduit vite et bien, et il l'emporte facilement sur le héros dans une première joute à propos de l'inédit des Beatles. Mais Roger va devoir passer la main après l'épisode du chien dans le champ: c'est là que Jean-Pierre fait preuve d'initiative une première fois, en grimpant sur la voiture. Roger disparaît (ainsi que tous les autres personnages de la première partie) dans la seconde partie, consacrée à l'affrontement du héros et de son adversaire, non sans avoir joué le rôle de donateur (ou d'auxiliaire), en fournissant à Jean-Pierre une première piste dans sa recherche.

5.1.4Les auxiliaires

Jean-Pierre va être aidé par diverses personnes rencontrées au cours de recherche: Roger, d'abord, qui l'aide en remerciement de sa sollicitude, les parents de Marie-Jo, ensuite, qui voient en lui un espoir pour comprendre ce qui arrive à leur fille. Marie-Jo elle-même, délivrée de son sort, devient l'auxiliaire du héros en lui remettant le carnet qui lui permettra d'achever sa quête.

5.1.5Le mandateur

Jean-Pierre fait partie des «héros auto-mandatés». Lui-même a du mal à comprendre ce qui le motive: initialement, un sentiment amoureux, auquel s'ajoute peu à peu la curiosité, et finalement, ce sens du devoir qui le fait agir parce qu'il croit Marie-Jo en danger. Cette évolution des motivations du héros, avec des raisons personnelles qui sont progressivement remplacées par des motifs plus nobles alors que le récit avance, correspond à une évolution classique dans les contes.

5.1.6L'objet magique

Les objets plus ou moins magiques me manquent pas: le «suc», véritable poudre de perlin-pinpin, est assurément magique. Le carnet noir également, qui apparaît comme par magie pour répondre aux questions du héros à la fin du texte. Mais, si l'objet magique est une chose que le héros a en sa possession dès la première partie, et dont il ignore l'intérêt jusqu'au moment où seul cet objet peut lui permettre de poursuivre sa quête, alors cet objet est incontestablement la phrase «Mes parents habitent à Dijon» lancée par Marie-Jo.

5.2L'articulation du récit

Le récit (on le voit à la lumière des rôles joués par les personnages) est très clairement articulé selon les deux parties décrites par Propp: une première prise de contact, au cours duquel la perturbation se produit: le voyage à Reims, avec la découverte de l'adversaire et le premier affrontement; une seconde partie, débutant par une période de calme (encore ralentie par le «flash-back durant lequel le héros se remémore son arrivée dans le «band»), et dans laquelle les choses vont aller de plus en plus vite, jusqu'à la résolution finale du conflit. Le héros se heurte bien à toute une série de difficultés, qui sont d'abord indirectes (retrouver les pistes), la nuit étant l'obstacle naturel qui vient se mettre en travers de la route du héros. Celui-ci parvient enfin à l'antre du méchant. Après une confrontation (verbale, au cours de laquelle on pense que le conflit va être résolu), l'incendie de la maison est l'obstacle final, la dernière «action» du méchant. Le dénouement final s'effectue en trois étapes, qui s'enchaînent de plus en plus vite (il faut, d'une certaine manière, «assommer» le lecteur par les évidences): la lecture du carnet, qui donne les clefs au lecteur comme au héros, sans apporter la certitude (c'est un «climax» fantastique habituel), puis la vision forte de la créature dans les airs (la confirmation définitive), et enfin, cerise sur le gâteau, l'arrivée du «suc» et le choix ultime du héros, rebondissement terminal du récit.

5.3De la pertinence de cette analyse

Que peut-on conclure de cette «analyse»? Que l'on peut retrouver dans ce texte une très grande partie des éléments décrits par Propp, et l'on peut imaginer a priori que l'analyse «valide» la vision de Propp- ou réciproquement, que l'analyse valide le texte comme étant bien conforme aux stéréotypes du conte ou du roman d'action.

Quelle est la signification profonde de cette «conformité»? Soit ça veut dire que ce schéma de conte est profondément ancré en nous, et que l'on a tendance à le reproduire inconsciemment dans nos textes. Le système s'auto-entretient, on reproduit ce que le lecteur attend. Soit encore ça signifie que toute analyse pleine de bonne volonté se fait un plaisir de découvrir un schéma là où il n'y en a pas vraiment, et que n'importe quel texte peut être trituré de manière à faire apparaître les actants attendus et un découpage conforme.

Peut-on, réciproquement, appliquer le schéma de Propp pour construire un texte, ou en tout cas, une certaine catégorie de texte, relevant de l'action? Je crois surtout que son intérêt est de fonctionner comme une check-list: tous mes personnages sont-ils en place? Le méchant l'est-il assez? Le héros est-il convaincant? Y a-t-il assez de rebondissements? Etc. Vu sous cet angle, on peut le considérer comme un engagement de «qualité» (à défaut d'originalité) du texte par rapport aux attentes, disons habituelles, du lecteur. Il serait intéressant de voir si un texte qui «ne marche pas» ne pêche pas, justement, par un non respect du schéma de Propp.

6En conclusion

Il me semblait a priori que tenter d'expliciter mon approche apporterait au lecteur (moi le premier) des informations intéressantes sur la pratique de l'écriture. A posteriori, je n'ai pas l'impression d'avoir fait autre chose que du bavardage à propos de mon texte, et je ne sais pas si dans la pratique ces quelques notes seront d'un grand intérêt pour le lecteur.

Pour conclure, il n'y a probablement pas de recette miracle- rien de ce que j'ai lu jusqu'à présent concernant l'écriture ne me le laisse supposer. L'écriture est d'abord une affaire de travail et d'originalité individuels. Il n'en demeure pas moins qu'il y a certainement des règles dont le non respect peut entraîner, assez sûrement, la faillite d'un texte. À ce titre, l'analyse de Propp me semble intéressante à connaître, ne serait-ce que pour pouvoir s'en écarter en toute connaissance de cause.

En guise de postface

Pour répondre à une question parvenue par mail «qu'est devenu ce texte?», cette nouvelle a été publiée dans le recueil Dédales Virtuels, paru en 2002 aux éditions Imaginaires Sans Frontières, et a obtenu en Août 2003, à la convention de Flemmalle, le prix Rosny aîné de la Nouvelle (ex aequo avec la nouvelle "un Signe de Setty", de Sylvie Lainé, in Galaxies 24, mars 2002).

2001 Jean-Jacques Girardot, tous droits de reproduction réservés.




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On 20 Apr 2001, 18:55.