Savoir débuter un roman ou une nouvelle est peut-être la qualité essentielle que doit posséder un écrivain : que le début soit mal écrit, ennuyeux, incroyable ou incompréhensible, et le lecteur n'ira pas plus loin. Sans avoir la prétention d'apporter la connaissance ultime sur ce sujet, ni même un ensemble de règles toutes faites, mon but est ici de proposer une petite synthèse sur la notion de ``début'' dans un texte romancé.
Je me suis inspiré essentiellement de trois ouvrages : ``How to write science-fiction and Fantasy'' de Scott Orson Card, ``Characters and Viewpoints'' de Scott Orson Card toujours, et ``Beginnings, Middles & Ends'', de Nancy Kress.
On notera naturellement la prédominance américaine dans tout ce qui concerne le ``comment'' de l'écriture, l'écrivant français étant assez systématiquement opposé à la seule idée que l'écriture soit une technique comme une autre, et puisse s'apprendre ou s'enseigner. Mais ce n'est pas ici le lieu d'en discuter.
Tout d'abord, une chose évidente, qui va sans dire, mais qu'il est toujours bon de rappeler. Un texte (une nouvelle, un roman), est le récit d'une histoire. Une histoire est une suite d'évènements (réels ou inventés), qui touchent un certain nombre de personnages, et qui, chronologiquement, a un début et une fin plus ou moins temporellement définis (ainsi, on peut considérer que n'importe quelle histoire puise ses racines dans l'ensemble des évènements qui se sont succédé depuis l'aube de l'humanité, ou depuis le big bang, et que ses conséquences auront des retombées sur le reste de l'histoire de l'humanité, ou de l'univers). Le récit est la transcription d'une histoire, forcément partielle et partiale. Il dépend du point de vue du narrateur, des intentions de celui-ci, etc. Une même histoire peut donner naissance à quantité de récits différents (exemple de la seconde guerre mondiale). Le récit, en tant que texte, doit avoir un début et une fin, qui doivent être habilement choisis afin de satisfaire le lecteur.
Le récit est donc la traduction sur le papier, effectuée par un auteur donné, d'une certaine histoire. Naturellement, le récit (sauf cas exceptionnel) ne peut pas être la simple transcription chronologique de l'histoire. Ainsi, il est rare de trouver un ouvrage débutant par :
``Jean Dupont est né le 3 Juillet 1927'', etc, etc, et enfin, page 319, ``il appuya sur la gâchette et tua Pierre Durand.''On utilise plutôt :
``Pourquoi Jean Dupont a-t-il tué Pierre Durand le 17 avril 1997 ? Pour bien le comprendre, il faut...''Ce crime est naturellement la partie intéressante de la vie de Jean-Dupont, et c'est avec lui (ou le plus près possible de l'instant où il se produit) que doit débuter le récit. C'est la raison de la règle : ``faire débuter la récit le plus tard possible'', quitte à ajouter des flash-backs (ou équivalents) explicatifs. Le récit doit donc, dès son début, annoncer le contenu de l'ouvrage, et donner envie de lire la suite.
Mais qu'est-ce que le ``début'' du récit ? La définition assez standard est : ``les trois premiers paragraphes'' pour une nouvelle, ``les trois premières pages'' pour un roman (ces chiffres sont symboliques, et ça ne sert à rien de faire de gros paragraphes pour se donner de la marge - disons encore 1000 caractères pour une nouvelle et 4500 caractères pour un roman de 400.000 signes). C'est donc plutôt court. À quoi sert-il, ce début du récit ?
Le début du récit doit effectivement mettre en place les différents éléments importants de l'histoire. Autrement dit, ça ne peut pas être une digression, ça doit être proche du récit. À la limite, on pourrait dire que tous éléments du récit doivent être présents (apparents ou implicites) dans le début, les éléments initiaux aussi bien que le petit détail qui laisse penser qu'il va se passer quelque chose.
Le début est également une promesse faite au lecteur : si un crime est commis, on découvrira le coupable, si un personnage est mentionné, c'est le personnage principal, si un évènement se produit, c'est qu'il est particulièrement important pour la suite du récit.
Le début doit bien caractériser la nature de l'ouvrage, ou disons son aspect principal. Card définit 4 type d'ouvrages :
Naturellement, aucun ouvrage n'est entièrement enfermé dans une seule de ces catégories : tous se déroulent quelque part (dans un lieu qui peut être étranger, et qui va être plus ou moins explicitement décrit), font intervenir des personnages (qui ne peuvent pas être que des stéréotypes), auxquels il va arriver des aventures (qui vont faire progresser le récit). Et parfois même il y a des idées ! Les bons ouvrages combinent avec justesse plusieurs de ces aspects (Dune, Le Seigneur des Anneaux, nombre de romans de Jack Vance, sont des ouvrages de milieu, qui sont aussi des ouvrages d'aventure, et où les héros ont souvent une dimension psychologique intéressante).
Le début du récit est aussi ce qui va donner au lecteur l'envie de continuer. Or, le premier ``vrai'' lecteur d'un texte, hormis l'auteur, fort satisfait de lui-même, et les copains qui lui disent ``c'est super'', est l'éditeur. L'éditeur a une pile de textes à lire (disons, trois cents nouvelles). Il est en retard, doit fournir dans les huit jours le sommaire de son magazine ou de son anthologie. Il prend le premier texte de la pile en soupirant. Au bout de combien de temps va-t-il s'interrompre, et déposer le manuscrit dans la pile des ``non, merci'' ? Trois paragraphes. Le ``début''.
Quelles qualités doit-il avoir, ce début ? Il doit être lisible, sans fautes d'orthographes, de français, avec un style qui correspond au type de texte choisi (neutre, ou encore ``soutenu'' pour des textes de chevalerie ou d'héroïc-fantaisie), sans extravagances littéraires ni abus de clichés.
Il doit surtout ne susciter aucune des trois réflexions suivantes :
Le ``faux'' début, c'est le prologue, la citation, la coupure de journal (réels ou fictifs) placés en début de texte. À titre personnel, je déteste.
Le prologue est à la fois un affront fait au lecteur, et un aveu d'impuissance de la part de l'auteur. Il veut dire ``vous, lecteur, êtes trop bête pour comprendre ce qui s'est passé dans l'univers que je décris si je me contente de le dire par petits bouts dans mon texte ; alors voici le résumé, et vous avez intérêt à retenir les dix-sept noms que je vais vous citer''. Il implique aussi aussi que l'auteur n'est pas arrivé à expliquer ``naturellement'' tout ceci dans son récit.
L'une des raisons qui font que les prologues ne ``marchent pas'', c'est que le lecteur n'a aucune envie de subir un cours d'histoire (fictive) avant même d'avoir commencé à lire le roman. Tolkien (dont je considère l'oeuvre comme une amélioration sur toute la Fantasy qui a suivi) n'utilise pas de prologue, mais arrive à donner toute l'information nécessaire, au fur et à mesure que le lecteur en a besoin, au moment précis où, justement, ce lecteur ressent l'envie de la connaître.
Quant à la citation (en laquelle on peut voir un étalage gratuit de culture, réelle ou inventée), elle me semble systématiquement inintéressante à ce stade du texte - il vaut mieux la placer habilement dans la bouche d'un quelconque personnage, dans le fil du récit, au moment où elle devient utile. Et si on n'arrive pas à le faire, tant mieux, c'est qu'elle ne s'imposait pas...
Un bon début, c'est souvent une bonne accroche, une phrase percutante. Bien sûr, la phrase peut être percutante, accrocheuse, sans être réellement significative du texte ; je pense par exemple à L'énigme de l'univers, de Greg Egan, qui débute par (je cite de mémoire) ``C'est bon, il est mort, vous pouvez l'interroger.'' Particulièrement accrocheur, n'est-ce pas, même si à mon sens cette phrase n'est représentative que du premier chapitre, et non de l'ensemble de l'ouvrage.
Pour finir, je donne quelques exemples qui me tombent sous la main (tout en me paraissant assez significatifs) :
* Par un après-midi d'un mois d'août que le soleil brûlait sous une lumière d'une exceptionnelle intensité, quelques années avant qu'il m'eût été donné de connaître mon bonheur, George Hooping, que nous avions surnommé Coqueluche, Sidney Evans, Dan Davies et moi étions assis sur le toit d'un camion qui se rendait à l'extrémité de la Péninsule.
(Dylan Thomas, ``Coqueluche'', in ``Portrait de l'artiste en jeune chien''). Un début qui fait penser à des souvenirs d'adolescent. George Hooping est le premier nom cité, on se doute qu'il va être le ``héros'' de l'histoire ; il est surnommé ``Coqueluche'', un terme assez péjoratif, et l'on imagine qu'il fait partie de ces ``victimes'', toujours en butte aux quolibets de ses camarades, et que peut-être une mésaventure l'attend. Le texte qui suit tient toutes ces promesses.
* Vendredi - Marthe dit « Mes enfants, on va pêcher demain à la Pointe ! »
(Colette, ``Partie de pêche'' dans le recueil ``Les Vrilles de la vigne''.) On devine, au style familier du dialogue, une histoire légère, qui sera racontée à travers le journal supposé du narrateur - ce que suggère le ``vendredi''. On imagine que ``Marthe'' est l'un des personnages principaux de l'histoire. On sent qu'il va se passer quelque chose durant cette partie de pêche, et que l'existence de la Marthe en question en sera changée. Effectivement, le texte répond à toutes ces attentes.
* Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit.
(Colette, ``Les Vrilles de la vigne'', dans le recueil éponyme). Un conte philosophique (``pourquoi le rossignol chante-t-il dorénavant la nuit'') ? Une page de souvenirs (ce que suggère le ``autrefois'') ? Ce sera les deux, dans ce petit texte plein de symboles sur l'expérience et la maturité.
* L'homme en noir fuyait à travers le désert, et le pistolero le poursuivait.
(Stephen King, ``Le pistolero''). Concis, non ? Et pourtant, tout est là. Le thème de l'ouvrage. Les deux personnages principaux. Ce qu'ils font. Où ça se passe. Un début de ``caractérisation'' des personnages : un homme en noir, c'est probablement le ``méchant''. Mais le pistolero, est-il ``le bon'' ? Pourquoi poursuit-il l'homme en noir ? Et celui-ci, fuit-il le pistolero ou autre chose ? Que s'est-il passé ? Et que va-t-il arriver ? Magistral, non ? Et même si King nous laisse (en partie) sur notre faim dans ce premier volume, on en apprend assez pour avoir l'impression que l'auteur a tenu ses promesses.
* C'était comme un bûcher gigantesque érigé au centre de la plaine argileuse et grise.
(Serge Brussolo, ``Soleil de soufre'', récemment réédité en Librio). Le mot-clef est ici ``bûcher'', qui s'applique à une cité fortifiée, et qui résume tout. Un texte très symbolique, placé sous le signe du feu et de la chaleur. Et bien sûr, le célèbre ``c'était comme'' nous annonce un texte de Brussolo - mais ceci, on le savait déjà...
* J'avais atteint l'âge de mille kilomètres.
(Christopher Priest, ``Le monde inverti). Intrigant, n'est-ce pas ? Où diable compte-t-on l'âge en kilomètres ? Et que signifie le fait d'atteindre cet âge ? On songe à une étape initiatique, un voyage (les kilomètres), une société étrange... Et effectivement, on trouve tout ceci dans cette oeuvre majeure de Christopher Priest, un grand auteur à découvrir (ou redécouvrir).
* Il était Ptath.
(A.E. Van Vogt, ``Le livre de Ptath''). Pas mal, non plus. En trois mots, Van Vogt nous propose un mystère. Le personnage principal, le ``il'', est Ptath. C'est ce qu'il pense de lui. Mais attention, Van Vogt ne nous dit pas ``Il s'appelait Ptath'', qui serait bien fade. Il est Ptath. Alors, qui est Ptath ? Pourquoi ``il'', dont on imagine qu'il est le personnage principal du roman pense-t-il à lui-même en ces termes. Est-ce que vous vous dites, le matin en vous réveillant, ``je suis Durant'' ? Non, n'est-ce pas. Alors, qu'est-ce qui se passe réellement ? La suite du roman conforte cette double étrangeté : nous sommes dans un univers autre (Il est Ptath, et il retourne vers son peuple, vers la cité de Ptath, capitale de l'empire de Gonwonlane, après une longue absence), et le personnage a un comportement qui nous est étranger ; il semble être amnésique, et on le voit peu après traverser un fleuve, respirer dans l'eau (bien qu'il trouve ceci désagréable), émerger sur l'autre berge et reprendre sa marche. On a envie de continuer la lecture, de savoir ce qui va se passer - en espérant que l'auteur ne nous a pas abusés sur la qualité de la marchandise. Bien sûr, Van Vogt (bon romancier quand il est au mieux de sa forme) ne nous trompe pas et l'ouvrage tient ses promesses.
Ce type d'analyse vous semble tiré par les cheveux ? Card cite la première phrase d'un roman d'Octavia Butler, Wild Seed : ``Doro discovered the woman by accident, when he went to see what was left of one of his seed villages'' (Doro découvrit la femme par accident, alors qu'il allait voir ce qui restait de l'un de ses villages-semence). Il consacre ensuite un chapitre entier à expliquer tout ce que le lecteur est en droit d'attendre après avoir lu cette simple phrase - et ça va très loin - puis à montrer en quoi le reste de l'ouvrage répond entièrement aux promesses implicites faites par l'auteur.
Certes, cette approche est assez caractéristique de l'école américaine. Mais à titre d'exemple, prenez quelques textes (romans ou nouvelles, pas nécessairement outre-atlantiques) qui vous ont marqués, relisez les débuts et tentez d'appliquer les différents critères énoncés dans ce texte. L'expérience m'a parue assez convaincante. Faites la même chose avec vos propres productions. En ce qui me concerne, il était clair que j'avais du travail à faire pour me rapprocher du modèle...
À titre personnel, j'écris mes débuts en dernier, ou en tout cas je les revois soigneusement une fois le texte terminé. Sans renoncer à ce qui pouvait constituer leur intérêt ou leur originalité, j'essaye de m'assurer que les préceptes énoncés ci-dessus sont plus ou moins respectés - en particulier, éviter une phrase d'accroche trop banale.
Naturellement, comme dans tout domaine, et surtout en littérature, tout conseil est à prendre avec des pincettes et à adapter au cas par cas. D'excellents textes ne respectent pas les règles énoncées ici. Il n'est pas indispensable non plus de rechercher l'originalité à tout prix, et les phrases les plus anodines peuvent devenir les débuts les plus célèbres de la littérature, telle ``Longtemps, je me suis couché de bonne heure.'' (Marcel Proust, tome 1 de ``À la recherche du temps perdu''). Connaître les implications du début d'un texte sur les attentes du lecteur est en tout cas probablement utile pour l'écrivain...